Pour Nathalie Magnan par Paul B. Preciado
30 novembre 2016, Ilana Eloit
Mots clés.

Pour Nathalie Magnan
Paul B. Preciado

Il existe une histoire sous terraine des guerrières lesbiennes. Il existe une histoire secrète écrite par les “femmes inverties” de Kraftt-Ebing, les étranges créatures du troisième sexe de Magnus Hirschfeld, les “femmes intermédiaires” de Joane Rivière. Les femmes qui rire à gorge déployée et qui fument le cigare, qui conduisent des motos et qui écrivent des livres. Il existe une histoire des butches, des camionneuses, des hommasses qui ont inventé une contre culture de résistance au sein d’un contexte d’incomparable répression culturelle où être lesbienne signifiait (et signifie encore) cesser d’exister en tant que sujet politique et sexuel. C’est une histoire reléguée au silence. Cette histoire n’est contenue ni dans l’histoire minoritaire des femmes, ni dans la culture gay. C’est l’histoire de Claire Waldoff et de Jeanne Mammen, de Christa Winsloe, de Anna Elisabeth Weirach et de Gladys Bentley. C’est l’histoire de Nathalie Cliffort Barney, de Eva Palmer-Sikelianos, de Carmen de Burgos et de Victoria Kent, des filles de Bilitis et de Alice Dunbar Nelson. C’est l’histoire de Monique Wittig et de Adrienne Rich, de Valérie Solanas et de Rita Mae Brown, de Teresa de Lauretis et de Gloria Anzaldúa, de Judith Butler, Virginie Despentes et Catherine Lord, de Audre Lorde et Gayle Rubin, de Annie Sprinkle et Beth Stephens. C’est notre histoire. C’est la mienne – même si je m’appelle Paul. C’est l’histoire de Judy Baca, Alison Bechdel, Sadie Benning, Harmony Hammond, Barbara Hammer, Tee Corine, Zoe Leonard, Yvonne Rainer. C’est l’histoire des guerrières qui ont fait en sorte que la vie et la pensée lesbienne dissidente soit présente dans les universités et dans les journaux, à la radio et au cinéma, dans l’art et dans la culture. Nathalie a été et restera dans nos mémoires le top de la gouine, une élégance butch absolument irrésistible, avec ses yeux bleus, sa coupe en brosse et son sourire en coin. Nathalie avait l’obstination de Nathalie Clifford Barney, la beauté androgyne de Anne Marie Schwarzenbach, l’irrévérence et l’humour de Erika Mann. Nathalie fut une lanceuse d’alerte queer : une contrebandière de textes et de références naviguant entre les cultures lesbiennes américaines et françaises. Nathalie nous a appris ce qu’était le cyberféminisme bien avant que celui ci ne fut à la mode, elle a traduit Donna Harraway alors que personne en Europe n’avait encore lu le Manifeste Cyborg. Dans cette histoire des guerrières, Nathalie Magnan a sa place. Aussi je me déclare le fils lesbien de Nathalie, mais aussi sa sœur, son ami, et son chien. Et, par extension celui de toutes les lesbiennes qui l’ont aimée.


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