Les archives de la masculinité.
10 juillet 2014, Giovanna Zapperi
Mots clés.

Depuis plus d’une décennie, Clarisse Hahn collecte des images d’hommes. Que ce soit des images qu’elle filme elle-même, ou bien qu’elle trouve au hasard de ses recherches dans la presse écrite, dans le net, ou lors de ses voyages, ces images partagent un même statut d’image-document. Il s’agit d’une archive fragmentaire, construite de façon apparemment désordonnée, dans laquelle l’artiste interroge les codes visuels de la masculinité à travers l’observation du langage corporel, des postures et des attitudes adoptées par les hommes lorsqu’ils font image. Clarisse Hahn, qui par ailleurs réalise aussi des films documentaires, adopte une perspective d’ethnographie expérimentale dans laquelle elle met fortement en jeu son propre regard. Le point de départ de ce projet est l’observation des stéréotypes qui déterminent l’appartenance de genre à travers une interrogation sur la manière dont on peut subir, utiliser ou échapper à la dimension normative des assignations identitaires.
Boyzone – le titre de cette étonnante archive de la masculinité – a été initié en 1998 et a pris tout de suite la forme d’un travail multiforme que l’artiste n’a cessé de nourrir depuis. Au début, il s’agissait d’un ensemble de vidéos dans lequel l’artiste filmait aussi bien des proches que des hommes observés à leur insu dans la rue, souvent dans des situations de groupe. L’observation des formes de la sociabilité masculine dans l’espace public représente l’un des axes du projet, que l’artiste associe à une recherche plus large autour du rapport ambivalent entre le genre (masculin) et l’image. Très vite, le projet a intégré aussi la photographie trouvée, par exemple avec une collection d’images de jeunes criminels publiées chaque jour dans un journal local français, que Clarisse Hahn a decontextualisé pour l’interroger en tant que dispositif sériel.
Le portfolio publié dans Monstre est focalisé sur des représentations de jeunes hommes armés qui réactivent l’image iconique du guérillero, du gangster et du héros hors-la-loi à travers des appropriations subjectives. La série est pourtant traversée par des lignes de fracture très fortes qui soulignent une certaine hétérogénéité par rapport à la place que ces hommes occupent dans l’image. Les premiers clichés montrent des adolescents au moment de leur arrestation. Ici le fait de se trouver dans l’image signale l’expérience de l’objectivation, de la mise à nu et d’une perte de pouvoir qui apparaît inscrite dans les attitudes corporelles ou dans des gestes de résistance extrême. Un autre ensemble de photographies montre des hommes en groupe, parfois composant des petits tableaux vivants ou des scènes de vie collective. Dans ces images, les jeunes hommes – souvent des adolescents – regardent sans crainte la caméra, parfois en souriant ; ils affirment sans gêne leur masculinité et leur puissance d’agir. Ils sont souvent armés et, de manière générale, la part d’autoreprésentation y apparaît centrale. Le réagencement des images dans le portfolio fait ressortir une certaine ambivalence entre l’expression de la subjectivité masculine et l’objectivation que l’image impose au sujet
En général, ces images ont été produites et circulent dans des contextes de conflictualité extrême (le conflit armé au Baloutchistan, la criminalité au Mexique, la résistance armée kurde en Turquie). Leur qualité est souvent mauvaise, la prise de vue incertaine, la texture imprécise. Ces caractéristiques situent ces images au plus bas de la hiérarchie de notre univers visuel, aussi parce qu’elles peuvent être collectées, appropriées ou reproduites sans cesse. Leur statut marginal résonne ainsi avec ces existences minoritaires qui surgissent sur la surface de l’image. Clarisse Hahn extrait ces clichés du flux auquel ils appartiennent et les réinvestit en tant que fragments afin d’interroger la manière dont ils façonnent notre regard sur ce qui nous est étranger. Dans cette archive de la masculinité qu’est Boyzone, l’autre prend le visage d’une multitude de jeunes hommes aux existances tout aussi précaires que les images qui les représentent.


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